On est en 1994, c’est ma deuxième année de DUT à Orléans. Rhâ, ça commence. Premier aparté, il faut que je vous explique ce truc qui vient de m’agacer à l’instant. Pour une raison que j’ignore totalement, je suis quasiment incapable de dactylographier le mot Orléans correctement du premier coup. Ça se transforme presque à chaque fois en Orlénas et je dois systématiquement revenir dessus.
Bref, on est en 1994, c’est ma deuxième année de DUT à Orléans. Pour les jeunes qui me lisent, c’est un ancien diplôme qui se passait en deux ans. Deuxième aparté. Hormis le brevet des collèges, je ne suis titulaire que de diplômes qui n’existent plus : un baccalauréat E, un DUT d’informatique, une maîtrise d’informatique et même un titre d’ingénieur-maître qui, malgré son gonflement grenouiller, est un titre de sous-ingénieur puisqu’il est de niveau bac + 4.
Je reprends. On est en 1994, c’est ma deuxième année de DUT à Orléans (mais fuck Orlénas, putain !) et je démarre ma période de stage de fin d’études. Cela signifie qu’on n’a plus de cours et qu’au bout de nos deux mois on va recevoir de l’argent. Une paie, pas tout à fait une première ni même un vrai salaire – quand on est stagiaire, ça s’appelle une gratification – mais une somme à quatre chiffres quand même. Enfin, ne vous emballez pas, c’étaient des francs.
Qui dit fin des cours dit aussi fin des devoirs à la maison et soirées libres. Cela fait un an et demi qu’avec ma bande de potes, on joue à des jeux de rôles les uns chez les autres : Cyberpunk, L’Appel de Cthulhu, Paranoïa, In Nomine Satanis / Magna Veritas, Warhammer. On joue aussi parfois chez W., un étudiant de notre promo un peu moins pote mais qui est un très bon maître de jeu, notamment de Vampire la Mascarade. Un jour, W. Nous montre son trésor : l’intégrale de Twin Peaks en VHS, qu’il s’est vue offrir. En VHS en VF. Oui, faut pas trop en demander à l’époque mais j’y reviendrai.
L’intégrale, donc, c’est-à-dire les trente épisodes qui constituent les deux premières saisons. Troisième aparté. J’utilise ici rétrospectivement le terme de saison mais il nous est alors absolument étranger. Les diffusions de séries américaines sur les six chaînes que compte le paysage audiovisuel français font peu de cas de cette notion de saison. Loin de l’immédiateté mondiale et simultanée qui est la norme rendue possible puis imposée aujourd’hui par les plateformes de streaming, TF1, Antenne 2 devenue France 2, FR3 devenue France 3, Canal+, feue La Cinq et M6 achètent les séries à la petite semaine aux networks américains, parfois plusieurs années après leur diffusion originelle et balancent les épisodes sur leurs antennes dans un ordre parfois aléatoire sauf heureusement lorsqu’il s’agit d’un feuilleton.
Rendez-vous est donc pris tous les jeudis soir dans le petit appartement de W. devant un magnétoscope surmonté d’une télévision cathodique pour mater en général deux épisodes, soit à peu près une heure et demie. C’est avec quelques années d’avance notre version de la Trilogie du samedi sur M6.
À mes yeux, David Lynch est alors auréolé de mystère. Je n’ai pas vingt ans et je n’ai encore vu aucun de ses films mais je suis déjà cinéphile et j’en connais les titres, jusqu’ici : Eraserhead, Elephant Man, le notoirement raté Dune, Blue Velvet, Sailor & Lula qui a reçu la Palme d’Or. Quant à Twin Peaks je ne l’ai pas non plus vu lors de sa première diffusion en France, sur La Cinq mais j’en connais l’excellente réputation. Le bruit qu’elle a fait aux États-Unis en 1990 puis 1991 a rapidement traversé l’Atlantique, si bien qu’elle est diffusée dès le printemps 1991 sur les chaînes européennes, les deux saisons collées à la suite, avant même que la deuxième saison soit terminée aux États-Unis. Je sais vaguement que le point de départ est le meurtre d’une adolescente. Le titre français officiel est Mystères à Twin Peaks. Mystères au pluriel. Je m’attends donc à quelque chose d’à la fois sombre, rampant, cérébral. Bref, je ne me prépare pas à rigoler. Je ne sais évidemment pas encore que la plus grande surprise que la série me réserve, c’est que sur ce dernier point, je me plante complètement.
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