Ça commence par des notes de basse ; une grive (?) posée sur une branche ; une usine aux hautes cheminées ; une meuleuse qui aiguise les dents d’une scie circulaire, lentement, méthodiquement ; le titre, TWIN PEAKS, qui apparaît en majuscules massives marron détourées de vert ; une pancarte à l’entrée de la ville : « Welcome to Twtin Peaks Population 51,201 » ; au loin la neige et la brume se partagent une montagne ; une grande cascade ; des pins se reflètent déformés dans les remous de la rivière en aval, qui coule aussi mollement que les synthés de la bande son. Et enfin « DIRECTED BY DAVID LYNCH« .
« Je pars à la pêche. »
Le premier personnage apparaît lui aussi en reflet, dans un miroir. Celle dont on ignore pour l’instant qu’elle s’appelle Josie Packard (Joan Chen) finit de se maquiller en fredonnant. Mais c’est de la bouche de la bouche de Pete Martell (Jack Nance) que sort la première ligne de dialogue : « Je pars à la pêche. » Jack Nance, c’est le fidèle. Hormis The Elephant Man, il a joué dans tous les films de David Lynch jusque-là, à commencer par le rôle principal d’Eraserhead. Il meurt prématurément en 1996.
Hélas pour Pete, sa prise de la journée s’impose d’elle même à lui, avant même qu’il ait atteint son coin de pêche : il trouve au bord de la rivière, au pied d’un gros rocher un corps nu au membres attachés, emballé dans du plastique transparent. Choqué, il appelle le shérif Harry S. Truman (Michael Ontkean) qui rapplique avec le docteur Will Hayward (Warren Frost). Après avoir renvoyé son adjoint Andy Brennan (Harry Goaz) en pleurs chercher une civière, le shérif et le docteur retournent le cadavre qui gisait sur le ventre. Ils reconnaissent le visage de Laura Palmer, une lycéenne de Twin Peaks. La nouvelle qui se propage est l’occasion de présenter les personnages principaux de la série et leurs liens. Tout d’abord Sarah (Grace Zabriskie) et Leland Palmer (Ray Wise), les parents de Laura ; sa meilleure amie Donna Hayward (Lara Flynn Boyle), qui est aussi la fille du docteur ; son petit copain Bobby Briggs (Dana Ashbrook) et le pote de celui-ci Mike « Snake » Nelson (Gary Hershberger), qui est aussi le petit copain de Donna. Dans le même temps, on se familiarise avec les lieux qui deviendront emblématiques : le poste de police, le lycée, le grand hôtel, le diner… On apprend ainsi les principaux traits de caractère des uns et des autres mais aussi, par ricochets, les secrets, des tromperies de couple aux convoitises qui entourent la scierie.
Le sujet de la mort de Laura Palmer occupe la première demi-heure du pilote, qui dure une heure et demie. Mais arrive ensuite la nouvelle d’une deuxième disparition, celle de Ronette Pulaski dont on est également sans nouvelles depuis la veille. Un ouvrier la voit pourtant réapparaître vivante traverser les bras ballants et d’une démarche mécanique le pont métallique de la ville. Elle n’est vêtue que d’une chemise de nuit sale et déchirée, une expression de choc marque son visage tuméfié tandis que des cordes entravent ses poignets.
« Diane, 11h30, 24 février. J’entre dans la ville de Twin Peaks. »
On n’en saura pas plus pour l’instant car entre en scène un beau jeune homme en costume et cravate noirs au volant d’une voiture. Dictaphone en main, il enregistre : « Diane, 11h30, 24 février. J’entre dans la ville de Twin Peaks. » Suit le résumé de sa matinée, entre détail de ses notes de frais, considérations sur la météo et admiration du paysage forestier. Il se présente quelques secondes plus tard au shérif dans ses locaux : c’est l’agent Dale Cooper (Kyle McLachlan), du FBI. Avec son arrivée, l’enquête peut commencer.
Il faut préciser qu’au moment où sort Twin Peaks, la forme la plus prisée dans les séries télévisée, ce sont les soap operas, ces séries au long cours et aux multiples personnages qui se lient, se délient, se trahissent et se réconcilient avec autant de drame que de facilité et un souci assez peu marqué pour une continuité cohérente de l’histoire. Au premier abord, le pilote de Twin Peaks promet donc tout bêtement une enquête policière à la recherche d’un probable tueur en série, baignée dans un univers de soap qui alimentera les quelques intrigues secondaires qui remuent la petite ville. Aparté dans l’aparté : mais pourquoi, malgré ses plus de cinquante et un mille habitants, Twin Peaks a-t-elle des allures de bled paumé proches de Hope, celui où débarque le personnage de Sylvester Stallone dans le premier Rambo ? David Lynch et Mark Frost avaient imaginé au départ une petite ville de cinq mille cent vingt âmes seulement, ce qui correspond effectivement plus à ce que l’on voit à l’écran et colle davantage au fait que tout le monde semble se connaître. Mais la chaîne ABC qui produit et diffuse la série avait peur que le public ne s’intéresse pas à une si petite ville. Elle a simplement fait ajouter un cinquième chiffre sur le panneau d’entrée de Twin Peaks pour en gonfler artificiellement la démographie.
Nous, nous sommes comme le shérif. On ne comprend rien de ce qui se passe.
Dale Cooper est l’élément qui fait basculer le simple crime dans le mystère : sans donner d’explication il sait précisément quels indices il cherche, les trouve précisément là où il les cherche et en rend compte à Diane via son dictaphone. Nous, nous sommes comme le shérif. On ne comprend rien de ce qui se passe mais Cooper dégage une telle confiance qu’on ne peut que se taire. En guise de début d’explication, Cooper révèle un peu plus tard devant une assemblée de notables de Twin Peaks qu’un autre meurtre, celui de Teresa Banks, a été commis l’année précédente dans les mêmes circonstances que celui de Laura Palmer.
Entre temps se révèlent les relations compliquées de l’entourage de Laura. Bobby, son petit ami officiel la trompe avec Shelly Johnson (Mädchen Amick), la serveuse du diner Double R, elle-même mariée à Leo Johnson (Eric Da Re). Il découvrira lors de son interrogatoire que Laura le trompait aussi, avec le J. cité dans son journal intime. À part Donna la confidente des amoureux secrets, personne ne sait qu’il s’agit de James Hurley, qui roule en Harley. Laura et James se sont partagé les deux moitiés d’un pendentif en forme de cœur. La première moitié est retrouvée par les enquêteurs sur le lieu du crime, un wagon abandonné. James enterre l’autre moitié dans la forêt.
Parallèlement, contrairement à ce qu’on aurait pu s’attendre, la confiance grandit entre Cooper l’agent fédéral et Truman le modeste shérif local. Les deux partagent la même humanité.
Jusqu’ici le surnaturel est encore absent. Lors de la visite de la police, Sarah Palmer entend bien des bruits étranges à l’étage mais le shérif la rassure : c’est un policier, accompagné de son mari Leland, qui fouillent la chambre de Laura. Il faut attendre la toute dernière scène : la même Sarah Palmer, toujours dans son salon, a cette fois la vision d’une main gantée qui déterre dans la forêt la moitié d’un pendentif en forme de cœur. Générique.
Le pilote contient déjà presque tout Twin Peaks : les ambiances tour à tour ou même à la fois tragiques, mélodramatiques, sincèrement touchantes, inquiétantes ou simplement loufoques. Comme je l’ai dit précédemment, c’est ce dernier aspect qui m’a le plus surpris lors de mon premier visionnage.
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