Episode 2 – Un chant entre deux mondes

L’épisode s’ouvre sur un dîner chez les Horne. Benjamin (Richard Beymer), le père, et Sylvia (Jan D’Arcy), la mère, se font face aux extrémités de la grade table. Sur les deux grands côtés dînent leurs deux enfants Audrey (Sherilyn Fenn) et Johnny (Robert Bauer). Personne ne parle, seul Johnny semble fredonner une chanson. Johnny est un jeune homme avec un sévère retard mental. Il est apparu quelques secondes dans le pilote (incarné cette fois-là par Robert Davenport) où il se cogne la tête contre une maison de poupée car il ne comprend pas que Laura Palmer ne pourra plus venir lui rendre visite comme à l’accoutumée.

C’est alors que Jerry (David Patrick Kelly), le frère de Banjamin débarque. Il arrive directement de Paris et déballe d’énormes sandwichs baguette au brie, qu’il offre à Benjamin. Celui-ci devient fou de joie en mordant dedans. Les deux frères complices quittent rapidement les lieux. Benjamin résume à Jerry les derniers événements. Ils prennent ensuite le bateau, direction la frontière canadienne, qu’ils traversent pour arriver au One Eyed Jacks, une maison close et casino. Ils y rencontrent Blackie (Victoria Catlin), la tenancière, avant de partir avec des filles. Aparté : dans la VF et les sous-titres One Eyed Jacks est traduit en Jack-n’a-qu’un-oeil et j’ai toujours trouvé cette traduction paresseuse. One eyed jacks est le nom anglais du jeu cartes appelé en français le mistigri, et aussi le titre original de La Vengeance au deux visages, seul film réalisé par Marlon Brando. Mistigri était sans doute un nom pas assez évocateur pour un casino-maison close mais Jack le Borgne aurait à mon avis été un choix intermédiaire bien meilleur pour cet endroit louche.

Des indices discrets difficilement décelables au premier visionnage se glissent dans les dialogues et les attitudes. Lors de leurs retrouvailles, Ben confie à Jerry qu’une nouvelle fille du One Eyed Jacks avait été recrutée via le rayon parfumerie. Dans l’épisode précédent, le père de Ronette Pulaski témoignait que sa fille travaillait dans ce même rayon parfumerie du grand magasin Horne. Et lorsque Ed Hurley vient chercher son neveu James à sa libération du poste de police, lui et Hawk semblent se saluer d’un geste de l’index droit glissant de la tempe à la joue.

On quitte brièvement l’enquête pour quelques scènes soap où l’on fait notamment plus ample connaissance avec le major Briggs, le père de Bobby, déjà aperçu dans le pilote. On apprend également que Bobby doit de l’argent à Leo, que Nadine, la femme aux tringles à rideaux silencieuses possède une force herculéenne et l’on aperçoit sur une télé chez Shelly Johnson le générique d’Invitation à l’Amour (Invitation to Love), le soap dans le soap, qui reviendra dans d’autres épisodes. Audrey exécute sa danse minimaliste au Double R. Elle et Donna se rapprochent. De son côté, Josie Packard aidée de son beau-frère Pete Martell, découvre la double comptabilité de la scierie tenue par Catherine Martell. Une scène révèle que Catherine et Ben Horne sont amants et qu’elle maquille les comptes de la scierie dans afin de faire croire qu’elle est en déficit et la céder à Ben pour une somme dérisoire.

Lynch et Frost nous gratifient d’une scène mythique qui va permettre d’établir les méthodes d’investigation ésotériques de l’agent Dale Cooper

Conscients que les spectateurs sont peut-être un peu perdus dans cette foule de personnages et un certain trop-plein d’informations, Lynch et Frost nous gratifient d’une scène mythique qui va permettre d’établir les méthodes d’investigation ésotériques de l’agent Dale Cooper tout en nous livrant un résumé de l’affaire jusqu’ici : en extérieur, Cooper a noté sur un grand tableau noir les noms des habitants de Twin Peaks qui comportent un J, initiale mentionnée dans le journal intime de Laura Palmer. Il a fait disposer à quelques dizaines de mètres une bouteille en verre. Après un bref exposé sur la situation géopolitique du Tibet et l’exil du dalaï lama, Cooper explique son plan tiré d’un de ses rêves : le shérif Truman doit énoncer chacun des noms inscrits sur le tableau et rappeler le lien entre la personne et Laura. À l’annonce de chaque nom, Cooper lancera une pierre sur la bouteille : selon lui, chaque pierre qui atteindra la bouteille indiquera un fort soupçon sur la personne. À la surprise générale, c’est au nom de Leo Johnson que Cooper casse la bouteille alors qu’on ne lui connaît aucun lien de près ou de loin avec Laura.

Un peu plus tard, alors que tout le monde est revenu au poste de police, Albert Rosenfield (Miguel Ferrer), médecin légiste du FBI, entre en scène. Il est arrivé pour effectuer une nouvelle autopsie de Laura Palmer avant son enterrement imminent. Aparté : il m’aura fallu quelques dizaines d’années pour m’apercevoir que Miguel Ferrer n’était autre que le fils de José Ferrer qui incarnait l’empereur padishah Shaddam IV dans Dune. Cooper a auparavant averti Truman, et nous avec, du caractère extrêmement professionnel mais extrêmement peu sociable de son collègue. Et Albert ne déçoit pas. C’est d’abord Lucy qui fait les frais de ses sarcasmes avant que Truman n’en soit la cible mais celui-ci le recadre fermement.

L’épisode se termine sur la première séquence de rêve de Dale Cooper. Personne n’avait jamais vu quelqu’un oser un truc aussi bizarre, incompréhensible, à la télévision à une heure de grande écoute et c’est à ce moment que Twin Peaks devient la meilleure série de tous les temps. Pendant ces cinq longues minutes, toute la mythologie de Twin Peaks se déploie. La pièce tapissée de tentures rouges et au sol composé de chevrons noirs et blancs ; la statue de Vénus ; un Dale Cooper vieilli assis dans un fauteuil ; Mike le manchot ; BOB, l’homme aux cheveux gris dont Sarah Palmer a eu la vision ; le nain vêtu d’un costume rouge qui danse sur la musique d’Angelo Badalamenti ; les dialogues enregistrés à l’envers ; la présence de Laura — mais est-ce vraiment Laura ?

« It can wait til the morning »

Personne n’y comprend rien mais à son réveil, Cooper connaît l’identité de l’assassin. Il appelle aussitôt Truman pour lui donner rendez-vous au petit déjeuner mais refuse de lui révéler un nom. « It can wait til the morning » conclut-il en claquant des doigts au rythme de Dance of the Dream Man qui continue de jouer.


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