Sur la barricade

Ça y est. Ils positionnent le canon. Des deux côtés, les fusils se sont tus comme d’un commun accord. Dans les deux camps, on recharge les armes. D’en face, à la faveur du silence relatif, on entend le cliquetis des magasins, puis des chiens, puis plus rien. Je sais ces hommes prompts et aguerris par des années de campagnes. De ce côté-ci, en revanche, l’opération se fait beaucoup plus incertaine, selon l’expérience de chaque tireur, rarement plus vieille qu’une semaine. Sans compter que les raisons de flancher s’accumulent comme les sacs de sable de la barricade qui nous abrite. Les ventres grommellent mais cela n’est pas le plus grave. Dans les yeux rougis de sueur de mes camarades, je lis surtout la peur de la Mort. Ces yeux ont compris qu’aujourd’hui, elle a troqué sa toge nuit contre une redingote azur et des pantalons garance et sa faux contre un Chassepot. Un Chassepot ou, pire, cette nouvelle pièce d’artillerie. D’une manière ou d’une autre, ça sent le sapin. Depuis dimanche que les Versaillais sont entrés par le Point du Jour, nous ne faisons que reculer, quartier après quartier.

Qu’à cela ne tienne, à mon tour je recharge prestement mon fusil. Il y a deux ans encore, je portais le même accoutrement que les autres, là-bas en face. Il y a deux ans encore, je servais dans l’armée de Badinguet. J’ai cru un moment avoir fait le bon choix en démissionnant à mon retour d’Asie. Les débâcles de l’été dernier contre les Prussiens m’avaient conforté dans cette idée. Mais, pauvre imbécile, me revoilà du mauvais côté, celui qui perd.

Je lève les yeux vers le soleil encore bas. Une volée de moineaux happe mon regard. Ils disparaissent en piaillant derrière un marronnier. Tiens, les marronniers sont en fleurs.

« Chargez la culasse ! » tonne le capitaine d’artillerie.

Bon dieu ! Cette voix, je la connais. Je gravis la barricade en hâte, juste assez pour voir les soldats. Il faut que j’en aie le cœur net. Où est le bonhomme ? Si c’est bien qui je pense, je dois tenter ma chance.

« Mais qu’est-ce que tu fous, Bonnin ? me lance un camarade en chuchotant comme à la messe.
— T’inquiète pas, Jeannot, on va peut-être s’en sortir. Je connais leur capitaine. »

J’enlève précipitamment ma chemise qui peut encore passer pour blanche et la noue à la crosse de mon fusil.

« Non mais oh ! Tu vas quand même pas parlementer avec ces cochons ?
— Je parlementerais avec des limaces si elles avaient une artillerie pareille entre les pattes.
— Entre les… ? Mais tu racontes n’importe quoi !
— Oh non, je sais les dégâts que ça fait et je tiens à garder une chance de sauver mon derche.
— Je vois : soldat un jour, soldat toujours. Descends tout de suite, scélérat, ou je…  »

Trop tard, Jeannot. Avant que tu aies même trouvé une cartouche pour recharger ton fusil, j’ai déjà levé mon piètre drapeau blanc d’une main, placé l’autre en porte-voix et me suis mis à hurler :

« Bakamono ! »

La tête du capitaine se tourne aussitôt vers moi. Il me lance un regard incrédule, puis amusé. Mais aussitôt les extrémités de ses moustaches retombent et ses sourcils se froncent.

« Bonnin, c’est toi, crapule ?
— Oui, capitaine !
— Je ne suis plus ton capitaine.
— Je sais, capitaine.
— Que veux-tu ?
— Je me disais qu’on pourrait comme qui dirait parlementer.
— Et tu entames les négociations en m’insultant ? Je t’ai connu plus avisé.
— Une simple plaisanterie, capitaine, en souvenir du bon vieux temps.
— Les temps changent, Bonnin. Et les camps ont changé, en ce qui te concerne.
— Le vôtre aussi a changé, si je puis me permettre, capitaine.
— Un soldat reste un soldat, qu’importe qui le commande, l’Empire ou la République.
— Il faudrait que je vous présente un ami qui tient à peu près le même discours.
— N’abuse pas de ma patience.
— Loin de là, capitaine. Je vous annonce même que mes camarades et moi on se porte prisonniers. »

Jeannot explose, toujours murmurant :

« Bougre d’andouille ! Après qu’on a mis le feu à l’Hôtel de ville et qu’on a zigouillé l’archevêque, tu crois qu’il vont nous accueillir en nous payant des coups à boire ? C’est le peloton d’exécution assuré, oui !
— Peut-être, Jeannot, ou peut-être pas. Mais moi, je préfère qu’ils me collent trois balles dans le buffet plutôt que d’agoniser des heures sous la barricade quand ils l’auront fait sauter. »

Alors que les fantassins nous mettent en joue, nous franchissons la barricade les mains en l’air et les rejoignons.


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