Le papa du prince

L’ambiance est surchauffée dans cette salle des fêtes municipale. Des dizaines de voix aiguës font vibrer l’air de la pièce et souffrir les tympans des quelques adultes présents.

Je suis en tournée pour la sortie du Dictionnaire des mots tordus et l’étape du jour m’amène à Montbazon, un petit bourg d’Indre-et-Loire. Je vais faire face aux loupiots de l’école primaire de la commune pour un temps où ils pourront me poser des questions et ensuite pour une séance de dédicaces.

Je m’installe derrière la longue table sur laquelle une pile de feuilles de papier attendent d’être distribuées une à une aux enfants après quelques coups de marqueur.

Les pieds des petites chaises crissent sur le carrelage – peut-être une vengeance inconsciente des enfants contre leurs maîtresses et maîtres pour les bruits de craie sur le tableau noir – le temps que tout le monde s’asseye convenablement. La directrice de l’école impose le silence. Elle me présente à la jeune assemblée comme auteur de Moi, ma grand-mère et La belle lisse poire du prince de Motordu, bien entendu, et aussi comme rédacteur en chef. Oui, pourquoi pas ? Mais…

Évidemment, la première question qui fuse d’une fille dont j’ai oublié le prénom ne rate pas :  « Qu’est-ce que c’est, un rédacteur en chef ? » Je ne peux pas m’empêcher de répondre en rigolant : « Alors un rédacteur en chef, déjà, c’est quelqu’un qui s’est fait virer. » Eh oui, la directrice l’ignorait semble-t-il, je m’étais fait foutre à la porte de Virgule peu de temps auparavant. Je ne sais pas si tous les enfants ont saisi l’ironie mêlée de gêne de ma réponse. Après ce petit cri du cœur, je m’aventure tout de même dans une explication de ce métier de l’édition qui, quoique brève, doit leur passer au-dessus de la tête.

Vient l’heure des dédicaces. J’avise la pile de feuilles. Vais-je devoir croquer des cortèges de princes de Motordu ? Des régiments de princesses Dézécolle ? Des escadrilles de grand-mères ?

– Comment tu t’appelles ?
– Eric !
– Que veux-tu que je te dessine, Eric ?
– Un vaisseau spatial !
– Un vaisseau spatial, voyons voir…

Je tire la première feuille de la pile et le capuchon de mon marqueur et c’est parti ! Je dessine la coque ronde comme une soucoupe volante, le cockpit en dôme de verre qui protège un cosmonaute casqué aux commandes de l’appareil et pour finir, deux réacteurs sur les côtés. Le marqueur s’est arrêté de couiner, je tends mon dessin au gamin. « Voilà, Eric. »

Le petit s’en retourne avec un sourire jusqu’aux oreilles après m’avoir laissé un joyeux merci. Aux suivants.

Curieusement, personne ne m’a demandé de dessiner un rédacteur en chef.


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